Depuis quelques années, l’animation japonaise connaît un paradoxe: son succès mondial explose, mais son avenir inquiète. En effet, malgré des cartons incontestables à l’international, un rapport du Japan Research Institute alarme sérieusement sur l’avenir de cet art qui fait rêver les spectateurs du monde entier.
LE BURN-OUT DE L’ANIMATION JAPONAISE
Historiquement, l’animation japonaise a toujours reposé sur un modèle fragile. Les studios, souvent sous pression des comités de production et des chaînes de télévision, doivent livrer des séries dans des délais intenables, avec des budgets serrés. Les petites mains de l’animation ; les fameux douga-men, qui réalisent les dessins intermédiaires, touchent des salaires dérisoires, parfois moins de 300 euros par mois, un chiffre à peine croyable pour un secteur qui, rappelons-le à toute fin utile, génère des milliards à l’international.
Or, la situation ne cesse de s’aggraver. En 2023, pas moins de 300 nouvelles séries ont été lancées, soit trois fois plus qu’au début des années 2000. Mais les vocations se font rares : les jeunes talents fuient une industrie jugée ingrate et épuisante. Résultat: les studios doivent faire appel à des armées d’animateurs freelance mal payés, parfois à l’étranger, ce qui impacte directement la qualité et la stabilité des productions.

Le cas du studio MAPPA, réputé pour son travail sur Chainsaw Man ou Jujutsu Kaisen, illustre bien le malaise. Récemment, Vincent Chansard, animateur français ayant collaboré avec eux, a d’ailleurs publiquement dénoncé des conditions de travail intenables. Et malgré l’âpreté du constat, force est de constater que ce n’est malheureusement qu’un témoignage parmi tant d’autres. De fait, le constat semble assez clair: le secteur est en crise, les retards et interruptions de production deviennent monnaie courante et, pire encore, il ne fait plus rêver et ne suscite plus de vocations.
LE JAPON SAUVERA-T-IL LA JAPANIME?
Depuis 2020, la liste des anime dont la production s’est effondrée ne cesse de s’allonger. Même d’énormes succès comme L’Attaque des Titans ont dû étaler leur dernière saison sur quatre ans, faute de moyens humains suffisants. Ces incidents, autrefois rares, sont désormais le lot quotidien des studios. Et si les producteurs pointent souvent la crise du Covid comme origine de ces difficultés, personne n’est vraiment dupe. La réalité est plus brutale : le secteur manque des bras, d’argent, et surtout, d’un système plus juste.
Le problème, c’est que depuis 25 ans, les autorités japonaises ont bien conscience que le manga et la japanime sont les outils de soft power les plus puissants du pays. Cette crise tombe d’autant plus mal que le Japon venait justement d’établir un plan visant à doubler les revenus de ses exportations culturelles d’ici 2033, notamment dans les secteurs de l’anime, du manga et du jeu vidéo.

Conscient de la gravité de la situation, le Japon a donc récemment décidé ‘intervenir. Le ministère de l’Économie et de l’Industrie (METI) a annoncé la création d’un organisme indépendant chargé de surveiller les conditions de travail dans le secteur. Objectif: imposer des salaires décents, des contrats plus équitables et des environnements de travail respectueux. Le gouvernement espère ainsi enrayer l’hémorragie de talents et stabiliser l’industrie. L’enjeu est évidemment colossal: la japanimation représente un pilier de la culture nippone et un moteur économique stratégique.
LA JAPANIME EST ELLE DÉJÀ MORTE?
Ce plan ambitieux suffira-t-il à sauver la japanimation ? Rien n’est moins sûr. Les pratiques profondément enracinées, la cupidité de certains comités de production et la frilosité des studios à internaliser la production laissent planer le doute. D’ailleurs, le public le plus attentif sait bien que l’état actuel de la japanime n’a rien de nouveau et n’a pas attendu cette crise ou même le Covid de 2020 pour entamer son long déclin.
Pour les plus geeks, le scandale de l’animation médiocre de Dragon Ball Super en 2015 n’a jamais vraiment été oublié et reste un symbole fort. De fait, si rien ne change, l’industrie ne risque pas seulement un véritable krach créatif ou artistique, qui a peut-être déjà eu lieu, mais surtout une désaffection massive, et peut-être définitive, d’un public qui aujourd’hui se lasse vite et se passionne tout aussi rapidement pour de nouvelles approches artistiques.

Cependant, on constate aujourd’hui que l’approche japonaise du 9ᵉ art et de l’animation a marqué les imaginaires du monde entier. Et si la japanimation venait à s’essouffler, c’est bien elle qui aura donné une nouvelle impulsion à des créateurs du monde entier, qu’ils soient coréens, saoudiens, américains ou français, comme Tony Valente et son désormais célèbre Radiant.



