Dans les méandres de la science-fiction des années 90, certains titres brillent encore dans la mémoire collective: The Matrix, L’Armée des 12 singes, Starship Troopers ou même Cube; d’autres, pourtant tout aussi puissants, ont sombré dans l’oubli. Parmi eux, un film singulier, audacieux et visuellement inoubliable. Sorti en 1998, il fut un échec commercial, puis une référence discrète, pillée par ses successeurs, avant de doucement mais sûrement sembler disparaître de la mémoire collective. Et pourtant…
AVANT MATRIX, IL Y AVAIT…
Un an avant que Neo n’avale sa pilule rouge, John Murdoch ouvrait les yeux dans une baignoire, sans souvenirs, dans une ville où le soleil ne se lève jamais. Dark City, réalisé par Alex Proyas, sortait en 1998 et proposait une vision aussi sombre que vertigineuse d’un monde contrôlé par un énigmatique groupe d’individus à l’allure quasi vampirique surnommés “les Étrangers”. Ces derniers manipulent la ville et ses habitants, remodelant chaque nuit les bâtiments, les identités, les souvenirs. Au cœur de ce labyrinthe dystopique, un homme sans mémoire mais doté d’un pouvoir inconnu devient une anomalie capable de contrer les sinistres desseins des maîtres de la ville.

Le film, qui mêle esthétiques du film noir, de l’expressionnisme allemand et du gothique, est une œuvre dense dans son contenu, hypnotique dans sa forme, et grisante par sa narration sans réel répit. Visuellement, c’est un tour de force: décors entièrement construits, effets spéciaux majoritairement pratiques, atmosphère lourde et artificielle, confinant au cauchemar. L’esthétique de Dark City annonce un style qui deviendra une norme dans de nombreux blockbusters des années 1990: manteaux sombres, décors urbains menaçants, héros amnésiques en quête de vérité…

Mais voilà : Dark City ne rencontre pas son public. Sorti dans l’ombre de blockbusters plus lisses, mal vendu, trahi par un montage imposé par le studio, il est tout simplement ignoré par le grand public. Pourtant, le public geek ne s’y trompe pas et reconnaît dans le film un héritage qui, du comics au manga en passant par le jeu vidéo, brasse des thèmes et des images qui lui sont familières. Pour ce public, le film devient instantanément culte et inspirera de nombreux artistes malins qui le réinterpréteront plus ou moins ouvertement.
DARK CITY MÉRITE DE SORTIR DE L’OMBRE
Car Dark City, loin d’être un simple précurseur, a été pillé. Ses idées, la manipulation de la réalité, le questionnement de l’identité, la ville comme labyrinthe mental, seront reprises, consciemment ou non, par The Matrix, Inception, Westworld, voire même Shutter Island. Le héros amnésique manipulé par des forces invisibles est devenu un archétype. Et pourtant, Dark City, qui n’a pas tout inventé mais a clairement montré la voie, reste dans l’ombre.

Même son créateur, Alex Proyas, n’a jamais vraiment retrouvé la flamme. Après The Crow puis Dark City, il s’enlise dans une filmographie inégale. I, Robot séduit sans convaincre, et son Gods of Egypt (2016), entre visuels criards et ton maladroit, le fait sombrer dans le “gentiment nanardesque”. L’injustice n’en est que plus cruelle: Dark City est un chef-d’œuvre, et clairement l’un des films les plus visionnaires de son époque.
Il mérite aujourd’hui d’être redécouvert, notamment dans sa version Director’s Cut (2008), débarrassée de la narration intrusive imposée par les studios en 1998, et enrichie de scènes qui densifient les personnages. On comprend mieux la solitude de l’inspecteur Bumstead, les dilemmes du docteur Schreber (Kiefer Sutherland, dans un rôle crucial), et l’évolution du héros, John Murdoch, vers une forme d’humanité “conquise”.

Assez étrangement, malgré son approche rétro et ses presque trois décennies au compteur, Dark City aborde des thèmes plus que jamais contemporains. Il présente un homme privé de mémoire, guidé par un sentiment vague mais profond: la nostalgie d’un lieu imaginaire, Shell Beach, symbole d’un bonheur perdu, peut-être jamais vécu. Dans un monde où tout est manipulé, c’est ce désir profondément humain (lumière, chaleur, amour) qui devient sa boussole.
Aujourd’hui, à l’ère des bulles de réalité façonnées par les algorithmes et des souvenirs manipulés par les réseaux, les questions posées par Dark City résonnent avec une acuité troublante. Comme l’expliquait récemment Proyas: “Les réseaux sociaux permettent à chacun d’avoir sa propre bulle de réalité, et cela est exploité pour nous diviser.” Une réalité mouvante, instable, qui rappelle étrangement les métamorphoses nocturnes de la ville dans le film: une ville conçue pour manipuler ses habitants, via le prisme d’une fausse intimité déformée et observée dans l’ombre par des entités malveillantes.




