Imaginez une série si absurde, si décalée, que les Japonais eux-mêmes l’ont laissée discrètement prendre la poussière et que malgré la passion du monde entier pour les manga personne n’a plus cherché à l’importer… sauf dans un pays. Un pays qui n’a jamais eu peur ni du ridicule, ni de la blagues potaches qui tache: la France. Retour sur l’histoire improbable d’un anime culte chez nous et quasi invisible ailleurs.
LE AMERICAN PIE DU MANGA?
Avant d’être le délire collectif d’une génération élevée au Club Dorothée, Un Collège Fou, Fou, Fou s’appelait High School! Kimengumi et voyait le jour au Japon au début des années 1980. Derrière ce manga se cache Motoei Shinzawa, un auteur un brin iconoclaste, qui a fait ses armes dans le légendaire Weekly Shōnen Jump, de 1982 à 1987. Dès le départ, son projet tranche avec les standards: Shinzawa refuse que ses personnages restent figés dans le temps, comme la plupart des mangas de ce type à l’époque, et va donc rendre feuilletonnant un récit qui aurait dû raconter en boucle la même année pour ces personnages.

Résultat ? On suit une bande surnommée “Les Joyeux Loufoques “, entièrement composée de lycéens attardés, paresseux et ayant une approche de la réalité proche de celle d’un toon perdu dans notre monde réel. Les membres des Joyeux Loufoques évoluent (un peu) au fil du temps, mais surtout multiplient les blagues graveleuses, les situations complètement débiles et les gros gags visuels.
Adaptée en série animée par les studios Gallop et Comet entre 1985 et 1987, cette œuvre devient vite une véritable vitrine de l’humour japonais le plus barré. Jeux de mots, quiproquos grotesques, blagues salaces, tout y passe. Dans un registre comparable aux teen movies américains (comme American Pie), on retrouve les ingrédients classiques: amourettes gênantes, approche dysfonctionnelle de la sexualité, concours idiots, et surtout des personnages caricaturaux et profondément stupides, parcourus par des éclairs de lucidité touchants. Mais réduire Un Collège Fou, Fou, Fou à un simple “American Pie nippon” serait oublier à quel point cette série transpire la culture japonaise, des calembours intraduisibles aux références locales.

C’est peut-être précisément cette nature profondément japonaise, à la fois incompréhensible et fascinante, qui a marqué à jamais, non pas le Japon, où la série est tombée dans un oubli relatif, mais la France. Car, en dehors de l’archipel, un seul pays osera diffuser ces aventures absurdes: le nôtre.
CLUB DOROTHÉE ET SOFT POWER JAPONAIS
La France des années 80 et 90, c’est aussi celle du Club Dorothée. Pour garnir les matinées et après-midi des jeunes téléspectateurs, les producteurs de l’émission se ruent sur les animés japonais, souvent achetés au kilo, sans vraiment s’assurer qu’ils sont tous adaptés à un jeune public. Un manque de professionnalisme ? Peut-être. Mais ce joyeux bazar a offert aux enfants français un accès privilégié à la culture japonaise, bien avant que le reste du monde ne s’y intéresse sérieusement.

Ainsi, au milieu de Ken le Survivant, Les Chevaliers du Zodiaque et Dragon Ball, se glisse dans la programmation: Un Collège Fou, Fou, Fou. Avec son humour pipi-caca, ses situations absurdes et ses obsessions pour les dessous féminins, la série fait rire les moins de 10ans qui ont grandi avec les très limites show de Benny Hill et Stéphane Collaroro (googlisez).
Détail amusant, lorsque la France découvre la série en 1989, le Japon est déjà passé à autre chose. Ce phénomène n’est pas unique. Goldorak, immense icône française, est à peine un simple spin-off de Mazinger Z pour les Japonais. Idem pour Le Collège Fou, Fou, Fou, qui, malgré plusieurs réimpressions du manga et rediffusions de l’anime en France, reste totalement inconnu sur le continent américain (oui même en Amérique du Sud) ou même chez nos voisins européens.

Alors oui, pendant que le reste du monde découvrait timidement les mangas et animés à travers Pokémon ou Naruto, la France, elle, avait déjà ri devant des concours de pets et des déclarations d’amour foireuses sous fond de générique entêtant. Cette bizarrerie, restée dans le cœur des trentenaires et quarantenaires de l’hexagone, a même inspiré le projet bien réel du Collège Fou Fou, à Saint-Georges-de-Reintembault : une réhabilitation écologique et artistique d’un ancien collège abandonné et clin d’œil assumé à la délirante série. Une fierté nationale? Disons plutôt une jolie anomalie.



