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Interview Nota Bene revient sur son engagement pour défendre la liberté de savoir

Confrontés à des réseaux de plus en plus violents, de nombreux créateurs et vidéastes, qui ont choisi de partager leur savoir et leur expérience (gratuitement rappelons-le), se retrouvent contraints de prendre position publiquement. Depuis quelques années, c’est le très geek Benjamin Brillaud alias Nota Bene, passionné d’histoire et dont le travail est entièrement consacré à ce domaine, qui subit attaques répétées et harcèlement en ligne quasi quotidien. Face à cette hostilité, il a décidé de prendre le taureau par les cornes et d’assumer un engagement plus frontal. C’est à l’occasion de sa signature et de son soutien à la récente pétition “Pour la Liberté de Savoir” que nous sommes allés à sa rencontre, afin d’évoquer ce nouveau tournant.


Geek Magazine: En juin 2024, tu avais déjà pris le temps d’évoquer les problèmes de harcèlement et les attaques, toujours plus violentes, contre ton travail qui se multipliaient. Un an plus tard, tu prends à nouveau le temps de revenir sur ce problème complexe via le prisme de cette pétition.Quelle est la situation aujourd’hui ? Les choses se sont-elles empirées ?

Nota Bene: La situation ne s’améliore pas. Sur YouTube, les commentaires sont de plus en plus polarisés. Il y a un an, j’avais déjà quitté Twitter en raison de la violence des commentaires. Actuellement, universitaires, historiens et archéologues notamment, subissent également des pressions.Aux États-Unis, on en voit même certains perdre leur emploi sous la contrainte, ce qui est dramatique. Les personnes avec lesquelles je collabore pour produire du contenu sur Nota Bene sont des universitaires, des scientifiques, ça peut directement impacter notre travail si la recherche est attaquée. 

On constate une montée des discours réactionnaires et complotistes qui trouvent désormais un écho médiatique, ce qui est particulièrement regrettable. C’est pourquoi, entre autres raisons, j’ai signé cette tribune. Je garde l’espoir, même si ce n’est pas toujours facile, que les choses puissent s’arranger. Pour cela, il est essentiel d’en parler et de sensibiliser le public à ce sujet.

G.M: On imagine qu’au-delà de la pétition, c’est aussi via tes créations que tu fais vivre cet espoir ?

N.B:Nous continuons nos productions, comme de nombreux autres vidéastes et vulgarisateurs, mais nous n’aurons pas les moyens de lutter contre la désinformation croissante sur les réseaux sociaux et ailleurs. Ce phénomène est malheureusement omniprésent dans la presse, à la télévision, à la radio et, évidemment, sur internet. Heureusement, des résistances existent partout, et cette tribune en est une manifestation. Il me semble positif que les acteurs de cette résistance puissent s’exprimer sur ce sujet. C’est ce que nous soutenons sur la chaîne. Sur Nota Bene, nous nous efforçons de proposer une histoire rigoureuse, de prendre un peu recul et de hauteur sur les sujets. Nous voulons montrer que l’histoire ne se limite pas à celle des puissants (intéressante cela dit !), mais qu’elle est plurielle : scientifique, économique, sociale, politique. L’objectif est aussi de s’interroger sur la production de l’histoire : qui a écrit les sources que nous lisons ? Cette personne avait-elle un intérêt direct ? Y a-t-il eu une commande autour de cet écrit ? Dans quel contexte cela s’est-il produit ? Tout cela permet de mieux comprendre de quoi on parle. Un texte seul ne suffit pas ; il doit être contextualisé. Ce que je fais à travers Nota Bene, c’est un peu de l’historiographie, c’est-à-dire l’histoire de l’histoire. C’est finalement parler de la méthodologie  scientifique, même si ce qui transparaît d’abord quand tu regardes l’émission, c’est le divertissement, parce que mon but c’est de rendre cette histoire accessible.L’histoire reste ce formidable terrain de divertissement comme je le dis souvent, l’histoire est souvent plus captivante qu’un scénario de film !

G.M: Tu as le sentiment que tes détracteurs n’approuvent pas cette approche ?

N.B:Nous sommes confrontés à des discours pseudo-scientifiques et à des personnes qui souhaitent ou choisissent d’y croire. Lorsque nous nous opposons, par exemple, au « roman national », nous attirons inévitablement les foudres des réactionnaires qui estiment que nous manipulons l’histoire en l’orientant de manière idéologique. Il faut bien le dire, l’Histoire n’est jamais neutre, mais comme je viens de l’expliquer, ce qu’on fait repose sur une analyse scientifique de l’histoire. En face, il y a un discours qui tolère le fictif mais qui cherche à s’imposer. J’ai même rencontré des gens qui m’ont répondu : « Mais en fait, on s’en fout ! Que ce soit vrai ou pas, je m’en fiche, ce n’est pas ce que je recherche. L’objectif de ce roman national est de nous souder tous ensemble, de créer de la cohésion, et ce n’est pas si grave si c’est faux. » Face à cela, nous ne pouvons pas faire grand-chose. Ce sont des personnes qui acceptent que leur vérité soit celle qu’ils imposent, peu importe le consensus scientifique.

G.M: Finalement, c’est quoi la place d’un créateur vidéo ? Comment peut-il s’engager vraiment ?

N.B:Chaque vidéaste ajuste son niveau d’engagement ; certains s’engagent de manière beaucoup plus frontale. J’ai choisi une approche qui mélange un peu tout, en fonction des réseaux. Je pense que chacun doit fixer ses propres limites et définir ses objectifs. 

Personnellement, je ne suis absolument pas engagé dans un parti politique ou autre. Cependant, je n’ai jamais caché mes orientations politiques. Je crois qu’il faut être transparent avec les gens. Cela aide à mieux faire comprendre qui nous sommes et, potentiellement, comment nous transmettons l’histoire. Je ne me suis cependant jamais revendiqué comme militant. Ce sont plutôt des internautes ou des partis politiques qui m’ont qualifié de militant. Apparemment, selon leur raisonnement, un militant ne peut pas faire de science ou de contenu sérieux. Qualifier quelqu’un de militant, c’est donc discréditer plus facilement sa parole. 

Comme ma vision de l’histoire ne correspondait pas à celle qu’ils souhaitaient promouvoir, cela m’a été un peu imposé de facto. D’ailleurs, sur ma page Wikipédia, l’une des premières informations de ma biographie est : « Issu d’une famille communiste ». Clairement ça n’a pas été mis là de façon anodine. C’est pour poser le contexte et, pour eux, cela signifie : « Regardez Benjamin, il vient d’une famille communiste.C’est un militant qui ne raconte pas la vraie histoire ». C’est à la fois amusant et un peu dramatique.

 Comme je l’ai dis, mon engagement ne se manifeste pas forcément de manière frontale, du moins sur YouTube. Il passe plutôt par les thématiques que nous abordons et par cette approche très plurielle de l’histoire. Comme je l’ai mentionné, il s’agit d’une histoire scientifique, politique, culturelle, économique, qui touche à divers aspects de notre société. Nous nous efforçons de varier les approches et les sujets, de montrer que cette histoire peut intéresser tout le monde, même ceux qui ne sont pas curieux de l’Histoire d’habitude, et surtout on essaye d’adopter une approche vivante et moderne de l’histoire. 

Je m’impose aussi des trucs, par exemple, j’essaie de produire, au moins une fois par mois, un épisode qui se déroule en dehors de l’espace franco-français, afin de montrer que l’histoire est également plurielle d’un point de vue géographique et qu’elle ne s’arrête pas à nos frontières.

Donc finalement, cet engagement politique s’impose naturellement de par les lignes éditoriales, au-delà du divertissement premier que mon émission peut représenter. Et puis, après, j’ai des réseaux, comme Bluesky, où je m’exprime un peu plus sur mes opinions personnelles.


G.M: Tu n’as jamais caché ton attachement à la culture geek. Est-ce que tu t’inquiètes également de voir, aujourd’hui, ces groupes radicaux s’approprier cette culture et ces imaginaires ?

N.B:De toute façon, là-dessus, il faut bien se rendre compte d’un truc : l’extrême droite en France, pour moi, ça a été les plus forts pour s’adresser aux geeksaux jeunes et aux jeunesaux geeks en général. Il suffit de voir comment, il y a quelques années, Philippot avait lancé son émission, faisant constamment des appels du pied à la communauté jeuxvideo.com, notamment en inscrivant des messages sur ses mugs. Ils ont été les premiers à vouloir inclure cela et à jouer sur ce terrain.

 À l’époque, je me souviens qu’il avait même tenté de se rendre à la Japan Expo. Il avait prévu de passer sur mon événement, où j’organisais un festival d’histoire. Cela nous a un peu inquiétés. D’un côté, il était hors de question de refuser l’entrée à qui que ce soit, et de l’autre, c’était « merde, l’extrême droite débarque sur notre événement ». 

La chance pour nous, c’est qu’il a été très mal reçu à la Japan Expo parce qu’il ne savait pas tenir une manette. Il s’est fait totalement clasher par la communauté et n’est pas venu à mon événement.

Mais ça ne change rien, ça a été parmi les premiers à s’investir sur Internet. Ils sont assez malins sur ces stratégies-là. Après, on aura toujours des opinions divergentes et on ne peut pas réduire “les geeks” à une communauté homogène. Quoi qu’il arrive, on se retrouve parfois face à des polémiques qui n’ont pas lieu d’être sur des jeux vidéo mettant en scène une femme ou un personnage noir. Comme la polémique absolument délirante qu’on a eue sur Assassin’s Creed Shadow et les appels au boycott, même si je me suis toujours demandé si ce genre d’appel avait un vrai impact.

Et comment tu expliques que certaines oeuvres clairement créées par des auteurs loin de cess mouvances idéologiques puissent être si facilement récupérées par ces groupes et personnalités ?

N.B:C’est toute la magie de la communication d’une part, et de l’incompréhension d’autre part. Par exemple, j’ai beaucoup travaillé avec l’historien William Blanc sur les origines de la fantasy, sur un décryptage un peu historique des nains, des orques, des elfes. On y voit des luttes sociales, de la ségrégation, des auteurs parfois très engagés à gauche qui dénoncent des injustices. Pourtant, quand on explique cela avec les mots mêmes des auteurs ou des créateurs qui ont participé à l’essor de ces figures imaginaires, on se heurte à un déni. On entend : « Non, non, ça c’est William Blanc qui a interprété, vous instrumentalisez mon orc préféré pour servir vos propos idéologiques. »

C’est pareil avec quelqu’un comme Lovecraft : sans renier l’incroyable œuvre qu’il a créée et qui a nourri littérature et cinéma, revenir sur son idéologie peut surprendre. Mais là, on nous accuse de vouloir chercher à détruire un monument. Alors qu’en fait, c’est important de comprendre comment l’auteur en est arrivé là. Tout est une question de réception.

Dans tous les cas, ce que je dis souvent au début d’une œuvre de fiction, livre, film ou jeu vidéo, c’est que, dès qu’on la met à disposition du public, on n’en est plus vraiment le propriétaire. Le sens même de l’œuvre nous échappe : chacun peut l’interpréter à sa manière, à travers son prisme, sa propre culture et sa propre connaissance. Du coup, une œuvre même créée par quelqu’un d’un bord politique peut être totalement récupérée par quelqu’un du bord opposé, si c’est ce que la personne veut entendre.

Youri Gone
Rédigé par Youri Gone

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