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Pop culture : mais qui a vraiment créé les multivers ?


À l’heure où les conglomérats de médias se battent pour imposer leurs multivers de super-héros et où les physiciens s’écharpent pour savoir si le multivers est une réalité ou seulement un artefact émergent de leurs théories mathématiques les plus complexes, il est temps de remonter aux responsabilités de ce bazar.


L’un et le multiple

Multivers, le mot fascine et fait peur. Il évoque d’infinis dédoublements, de vertigineuses possibilités. Nombre d’auteurs de SF ont joué des possibilités des univers parallèles et les scientifiques rivalisent de théories spéculatives à ce sujet. Mais de quand date le terme ?

Si les univers parallèles sont apparus en SF il y a déjà bien longtemps, la vision actuelle est quelque chose de plus récent : du temps d’Anaximandre de Milet , l’un des tous premiers philosophes grecs, il faut déjà conceptualiser la notion de « cosmos », et la vision qu’il en a étant limitée dans le temps, Anaximandre imagine des séries d’univers successifs retournant l’un après l’autre au chaos. Chez lui, si multivers il y a, celui-ci est temporel et linéaire.

Les atomistes de l’Antiquité en ont une vision combinatoire : dans un univers infini composé d’éléments en nombre limités, dont les possibilités d’agencement sont nombreuses, mais pas infinies, il peut exister des doubles de notre terre ici et là. Chez eux, le multivers est spatial et aléatoire. Plus tard, Edgar Poe, dans son poème Eureka, imagine lui aussi une succession infinie d’univers, d’une manière qui anticipe largement sur la cosmologie moderne.

Deuxième étoile à gauche puis tout droit jusqu’au matin

Le mot multivers lui-même apparaît au dix-neuvième siècle chez le psychologue William James, qui conceptualise aussi la « volonté de croire » chère à Fox Mulder. Chez lui, il existe une unité fondamentale et la multiplicité n’est qu’illusion. Lors des nombreuses polémiques entourant les recherches de ce pauvre Ludwig Boltzmann ressurgissent les visions atomistes et combinatoire, désormais soutenues par les lois de la thermodynamique et, en 1952, Erwin Schrödinger est le premier à proposer que ses équations de chats morts-vivants pourraient décrire des chemins d’univers différents, une notion qui sera explorée quelques années plus tard par Hugh Everett (un célèbre épisode d’Animal Man de Grant Morrison explore la chose en remplaçant la boîte, le poison et le chat par une pizza dans son carton avec un sachet d’huile piquante rongé de l’intérieur par le piment).

Mais qui de la poule ou de l’œuf …


Les états d’âme d’Elric

La première apparition du terme dans son sens moderne, on la trouve dans l’œuvre foisonnante de Michael Moorcock. Ce fondateur de la dark fantasy développe dans les années 1960, à la suite de la création du personnage d’Elric le Nécromancien, toute une galerie d’anti-héros aux caractéristiques similaires. Il multiplie les séries et les nouveaux personnages dans des mondes très différents mais qui finissent par se croiser. Petit à petit, il donne une histoire et des règles à son concept, terrain de jeu infini pour son Champion Éternel chargé de maintenir l’équilibre dans une pluralité de mondes toujours sur le point de basculer entre un ordre stérile et un chaos devenu destructeur.

Distillant des éléments et des allusions, présentant la même aventure sous divers points de vue, éclatant parfois la narration pour en revenir aux notions psychologiques de William James, l’auteur britannique nous présente un multivers éparpillé façon puzzle, en recomposition permanente, parfois profondément subjectif.

Ce n’est pas exactement un dédoublement de personnalité


De deux mondes il faut choisir le moindre


Dans les comics, les univers parallèles s’imposent à partir de 1961 et de l’histoire Flash of two worlds, qui permet à ses auteurs de récupérer la continuité des personnages des années 40 sans perturber les versions réinventées dans les années 50. Il faut signaler que le scénariste, Gardner Fox, vient des pulps où il a écrit aussi bien de la SF que du western et il pille allégrement cette culture-là, comme le démontre également son reboot de Green Lantern, dont une partie des concepts et du vocabulaire est tiré de E.E. Doc Smith. Les univers parallèles servent ensuite à absorber en douceur les personnages d’autres éditeurs rachetés par DC Comics, comme Shazam ou Peacemaker.

L’ensemble devenant graduellement trop compliqué, tout ce multivers fait l’objet d’une conflagration générale au milieu des années 80, dans laquelle des versions alternatives des héros font front commun pour tenter d’empêcher une destruction de tout ce qui existe. Le côté tragique et gigantesque de la chose évoque forcément les univers de Michael Moorcock. Malgré cette reprise en main, le multivers trouve toujours le moyen de repointer le bout de son nez chez les publications de l’éditeur, à coups de reboots, versions alternatives et autres remises à jour.

Où est Charlie?


Comme Moorcock le rappelle pourtant dans une interview pour Geek le Mag, « je ne l’ai pas créé [le multivers] pour que Batman puisse vivre encore et encore les mêmes aventures. » Il en a néanmoins conscience, le diable est hors de son tube, le dentifrice plus dans la lampe et le génie ne rentrera plus dans la boîte à ressort. À moins que ce ne soit l’inverse. Si ça se trouve, dans l’immensité du multivers, il existe un endroit où c’est comme ça que ça marche. Gares aux gueules de bois métaphysiques que peut engendrer cette ivresse cosmique d’un multivers trop grand.

Alex Nikolavitch
Rédigé par Alex Nikolavitch

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